[Avis] Demain le Monde, de Jean-Pierre Andrevon

C’est dingue mais avant, je n’étais pas forcément un gros fan de nouvelles. J’avais du mal à me dire qu’au bout de trente pages, parfois moins, il me faudrait abandonner personnages et contexte pour tout recommencer. J’imaginais très naïvement que le format ne se prêtait pas à de chouettes développements et que parce que tout était nécessairement condensé, on y perdait en profondeur. Ah, ce que c’était drôle de se fourrer le doigt dans l’œil jusqu’au trognon ! Nouvelles et romans sont deux expériences différentes, deux plaisirs vaguement innocents qui n’ont pas à être comparés. Du coup, depuis quelques années, je lis indifféremment les deux. Faut dire que ma découverte de la revue Bifrost n’est pas étrangère à ce changement de perspective.

Demain le monde Andrevon

Me suis donc logiquement plongé dans le recueil intitulé Demain le Monde de Jean-Pierre Andrevon, vu qu’il était chaudement recommandé par ladite revue. Les plus observateurs me feront d’ailleurs remarquer que ce recueil est édité par Le Bélial, qui publie également Bifrost. Néanmoins, à vue de nez, la critique de la revue me paraissait relativement objective, ce qui s’est d’ailleurs confirmé par la suite. Mais plus important encore, les thèmes abordés par Andrevon étaient de toute façon taillés pour me parler. Imaginez donc de la SF désabusée, marquée par une vraie conscience écologique et dans laquelle on aborde de diverses manières la fin (souhaitable) de notre civilisation. Même si les vingt-et-une nouvelles du recueil n’abordent pas toutes ce thème (on aura aussi droit à du paradoxe temporel ou un pastiche hilarant de vieille SF d’avant-guerre) beaucoup d’entre elles s’attachent quand même à l’idée que l’humanité ne constitue finalement qu’une parenthèse un peu sale dans l’histoire du monde.

Quatrième de couverture

« C’est un cercle vicieux. Toi, tu te trouves au centre de ce cercle, avec tes quatre milliards de frères qui seront bientôt, si vite, six milliards, tu es au centre de ce cercle debout dans ton jardin mouillé, les pieds dans les feuilles de l’automne pourrissant, et tu lèves la tête vers le ciel bouché, muet, inutile, et tu cries au-dedans de toi il n’y a rien à faire ? Et comme, malgré tout, la translucide main d’espérance s’accroche encore à toi, tu répètes et tu répètes encore et encore… il n’y a rien à faire ? »

Depuis sa première nouvelle parue en mai 1968 (ça ne s’invente pas), et son premier roman, Les Hommes-machines contre Gandahar, l’année suivante, Jean-Pierre Andrevon a publié près de six cents récits, romans, scénarios de films ou bandes dessinées. Une oeuvre immense, essentielle à coup sûr, engagée plus qu’à son tour, traversée par une exceptionnelle grâce, parfois, et toujours portée par une manière de colère, une urgence, une nécessité à alerter, dénoncer, aimer aussi…

Demain le monde, ou un livre monument pour un auteur phare, la sélection de la crème des nouvelles rédigées par un nouvelliste d’exception, vingt-deux récits de science-fiction glanés sur quarante-cinq années d’une carrière qui n’a pas fini de marquer le genre et bien au-delà. Une référence.

Sommaire

  • Des lendemains qui déchantent, préface par Richard COMBALLOT
  • La Réserve (Fiction n°174, Opta, 1968)
  • Un nouveau livre de la jungle des villes (Il faudra bien se résoudre à mourir seul, Denoël, 1983)
  • Un petit saut dans le passé (Voyages dans l’ailleurs, Casterman, 1971)
  • L’Arme (Libération n°2059, 1980)
  • L’Homme qui fut douze (Galaxie n°144, Opta, 1976)
  • La Bête des étoiles et l’empathe (Univers 1983, J’ai lu, 1983)
  • Manuscrit d’un roman de SF trouvé dans une poubelle (Encrage, 1996)
  • Le Château du dragon (Fiction n°207, Opta, 1971)
  • Régression (Fiction n°226, Opta, 1972)
  • L’Anniversaire du Reich de mille ans (C’est arrivé mais on n’en a rien su, Denoël, 1984)
  • La Porte au fond du parc entre le cèdre et les chênes (Sous le regard des étoiles, L’Aurore, 1989)
  • Rien qu’un peu de cendre et une ombre portée sur un mur (Fiction spécial n°34, Opta, 1984)
  • … il revient au galop (Cela se produira bientôt, Denoël, 1971)
  • Salut, Wolinski ! (Les Soleils noirs d’Arcadie, Opta, 1975)
  • Tout à la main (Fiction n°341, Opta, 1983)
  • Halte à Broux (Cela se produira bientôt, Denoël, 1971)
  • Comme un rêve qui revient (Galaxies n°27, 2002)
  • Sur la banquette arrière (Accidents de parcours, La Bartavelle, 2000)
  • Comme une étoile solitaire et fugitive (Neutron, Denoël, 1981)
  • En route pour la chaleur ! (Gare centrale, Denoël, 1986)
  • Épilogue peut-être (Fiction n°234, Opta, 1973)
  • Le Monde enfin (Utopies 75, Robert Laffont, 1975)

Annexes

  • L’Autre côté, article de Jean-Pierre ANDREVON (Science-Fiction n°4, Denoël, 1985)
  • Andrevon enfin : portrait en forme de lettre ouverte, par George W. BARLOW

Si je me suis amusé à copier le sommaire, c’est avant tout parce que j’aime bien les titres de ces nouvelles, mais c’est aussi pour vous montrer qu’il y a un peu de tout dans ce bouquin. Certes, pas mal de récits évoquent la fin de l’humanité, mais le fait que les approches se montrent plutôt variées. En outre, et ce n’est pas négligeable, chaque nouvelle se termine sur un petit texte explicatif de Jean-Pierre Andrevon qui livre des anecdotes croustillantes sur la genèse du texte, sur ses intentions ou sur d’éventuelles mésaventures éditoriales. Excellent.

Jean-Pierre Andrevon

Morceaux choisis

Je n’ai pas l’intention de vous parler en détail de chacun des textes proposés. D’autres bloggeurs s’y sont amusés et un petit passage sur google vous permettra de les dénicher en deux temps et trois mouvements.

Non, mon objectif, c’est surtout de vous parler des nouvelles que j’ai tout particulièrement appréciées, ni plus ni moins. Il est vrai que ce ne partait pas forcément sous les meilleurs auspices puisque les deux premiers textes m’ont semblé un peu trop surannés. Normal me direz-vous, puisque le recueil couvre la majeure partie de la carrière littéraire d’Andrevon et pioche donc des textes qui datent parfois pas mal. C’est d’ailleurs là un élément qu’il convient de garder en tête pendant la lecture, histoire de voir qu’Andrevon a prophétisé pas mal de saloperies qui nous sont effectivement tombées sur la tête depuis. Mais dans l’ensemble, Demain le Monde est bourré de petites merveilles et si je ne parle pas de tout, je peux dire que j’ai vraiment tout apprécié.

L’Arme (Libération n°2059, 1980)

Première nouvelle à m’avoir tapée dans l’oeil, “L’Arme” est un petit bijou de cynisme qui, par l’entremise d’un enchaînement bourré d’humour, met en scène le destin d’une arme extraterrestre abandonnée dans le désert par une soucoupe volante. C’est bref, mais redoutable.

L’Homme qui fut douze (Galaxie n°144, Opta, 1976)

Petit détour dans de la SF plus classique où l’auteur s’amuse des poncifs du genre et nous sort une expédition planétaire improbable. On s’en doute, ladite opération scientifique tourne court et la survie des experts revêt une forme assez unique. Mais au-delà de ça, j’ai beaucoup apprécié la façon dont Andrevon dépeint l’écologie foldingue de cette planète aux allures de jungle sous ecstasy.

La Bête des étoiles et l’empathe (Univers 1983, J’ai lu, 1983)

Un texte qui a mon âge et qu’on dirait tout droit sorti du tout premier Alien. Poisseux et inquiétant quoiqu’un poil vieillot, le récit se dévore en quelques minutes et fait forte impression.

alien monster

Manuscrit d’un roman de SF trouvé dans une poubelle (Encrage, 1996)

Sans doute la nouvelle la plus débile du lot, puisqu’il s’agit d’une parodie de la SF populaire d’avant guerre. Un texte où les héros sont des pleutres, les demoiselles forcément dévêtues et les rebondissements tellement absurdes que cela en devient génial.

La Porte au fond du parc entre le cèdre et les chênes (Sous le regard des étoiles, L’Aurore, 1989)

Une histoire de paradoxe temporel dans lequel Andrevon s’amuse à chambouler toute une chronologie avec brio sans jamais perdre le lecteur. En résulte un texte passionnant et même carrément émouvant. Assurément l’un de mes coups de cœur.

Comme une étoile solitaire et fugitive (Neutron, Denoël, 1981)

Une nouvelle un peu flippante qui s’intéresse au destin d’un enfant mutant (mais vraiment très très mutant) dans une société en miettes qui dépense toute son énergie pour détruire les êtres tels que lui. Glauque et beau en même temps.

Épilogue peut-être (Fiction n°234, Opta, 1973)

J’aurais vraiment beaucoup aimé être capable de pondre un texte aussi limpide et aussi désespéré que celui-là. Il n’y est question que d’un homme qui contemple les étoiles et s’interroge sur l’humanité et surtout, sur la mort, comme en témoigne ce “Tu vas mourir.” scandé toutes les quelques lignes comme une litanie.

“Mais non ce n’est pas assez, tu le sais bien, les grands cataclysmes viendront, il y aura des pluies diluviennes, un froid mortel, une chaleur d’enfer, des famines qui gonfleront en émeutes qui deviendront guerres et des guerres qui éclateront en atomes fusionnés. Le choix deviendra de plus en plus en plus étendu. A la balle, au couteau, à la tôle fracassée et aux cellules révoltées s’ajouteront l’ionisation, l’étouffement, l’intoxication, la noyade, la crémation lente, le gel craquant, l’embrasement subit. Tu vas mourir. Tu en as vu les signes, tu en as la preuve. Et même sans cela, tu lis cette mort chaque matin rien qu’en ouvrant le journal.”

you're going to die

Le Monde enfin (Utopies 75, Robert Laffont, 1975)

Je termine par un texte magique, le plus long du recueil (parce qu’agrégats de différents textes liés entre eux après coup), et dans lequel on fait la rencontre des derniers représentants de l’espèce humaine alors qu’elle s’efface au profit du règne animal. Le texte est planant, superbe, triste et se termine par l’une des plus belles descriptions de la faune et de la flore de notre bonne vieille Terre qu’il m’ait été donné de lire. Joie.

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