[Avis] Bonheur, de Jean Baret

Quoi ? Qu’entends-je ? Une énième dystopie ? Par un franchouillard (si tant est qu’on puisse qualifier ainsi un marseillais) ? Le type est haltérophilie et avocat de surcroît ? Non mais vous rigolez ? Laissez-moi loler tout mon saoul ! Je me gausse ! Faut-y pas être complètement barré pour lire un truc pareil ? Je tambourine sur mon ventre replet ! J’expectore ! Je me compisse ! Bref, z’avez compris, lire et apprécier Bonheur ™, ben c’était pas gagné d’avance. Sauf que je suis faible et influençable. Puis malgré tout, malgré mon air con et ma vue basse, j’aime quand même me forger mon propre avis.

Quatrième de couverture

Demain. Quelque part dans la jungle urbaine…

Il ouvre les yeux. Se lève. Y a du boulot…

« Avez-vous consommé ? » Il contemple l’hologramme aux lettres criardes qui clignotent dans la cuisine sans parvenir à formuler la moindre pensée.

« Souhaites-tu du sexe oral ? »

La question de sa femme l’arrache à sa contemplation. Il réfléchit quelques secondes avant de refuser la proposition : il a déjà beaucoup joui cette semaine et il n’a plus très envie. Sans oublier que le temps presse.

Sa femme lui demande de penser à lui racheter une batterie nucléaire. Une Duracell. Il hoche la tête tout en avalant son bol de céréales Weetabix sur la table Microsoft translucide qui diffuse une publicité vantant les mérites d’une boisson caféinée Gatorade propice à l’efficacité. Il se lève, attrape sa femme, lui suce la langue pendant de longues secondes, puis enfile sa veste Toshiba – son sponsor de vie – et se dirige vers la porte. Dans le ciel encombré, sur les façades des tours, sur le bitume, ou simplement à hauteur d’homme, des milliers d’hologrammes se déplacent lentement au gré de courants invisibles au cœur des monades grouillantes.

Il est flic. Section des « Crimes à la consommation », sous-section « Idées ». Veiller à la bonne marche du monde, telle est sa mission. Autant dire que la journée promet d’être longue…

Bonheur TM - Jean Baret

Jean Baret est un prophète, une voix sans pareille dans le concert de l’anticipation sociale et culturelle. Peut-être, enfin, le renouveau d’un genre SF qui balbutie trop souvent son futur. Avocat au barreau de Paris, culturiste et nihiliste – l’un ne découlant pas forcément de l’autre – il est le rejeton improbable du Chuck Palahniuk de Fight Club et du Philip K. Dick d’Ubik. Avec BonheurTM, premier jalon de la trilogie Trademark, roman coup de poing visionnaire et syncopé aussi hilarant qu’effrayant, il nous offre le miroir à peine déformé de nos sociétés modernes en bout de course : rien moins qu’une révolution.

 

Le bonheur des drames

   Pour une fois, j’admets que j’aime bien ce quatrième de couverture, parce qu’il a la finesse et l’honnêteté de reléguer l’intrigue à second plan. En n’en proposant qu’une pauvre esquisse ce résumé ne nous ment pas sur la marchandise : dans Bonheur ™, le fait est qu’on s’en tape un peu de cette histoire de ce flic qui traque sans relâche les profils des déviants, ces types qui ne respectent pas à plein l’unique règle de la société dépeinte par Jean Baret.

“Il est flic. Section des « Crimes à la consommation », sous-section « Idées ». Veiller à la bonne marche du monde, telle est sa mission. Autant dire que la journée promet d’être longue…”

   On s’en cogne un peu de cette histoire, et c’est justement là que commence à se déployer le génie du bouquin, ode à la vacuité d’un système vers lequel, mine de rien, notre propre monde tend chaque jour de plus en plus.

   L’histoire est continuellement diluée et se trouve toujours polluée par des hologrammes publicitaires, des émissions stupides, des slogans répétés ad nauseam et des marques. Car dans le monde de Jean Baret, tout ne répond qu’à un seul commandement : consommez ! Consommez encore ! Consommez toujours ! Et vous n’avez plus de pognon ? Qu’importe, consommez des crédits !

Jean Baret

Jean (très) Baret

     Et l’histoire de se noyer, tous comme les personnages du roman qui s’avèrent, en apparence à tout le moins, interchangeables. D’aucun diront que le procédé est lourdingue et rend la lecture fastidieuse, d’autres (dont mon humble personne) salueront cette incroyable volonté d’immersion, ce tour de force littéraire qui fait qu’on n’est pas simple lecteur, mais également victime des ces pubs intrusives, de ces infatigables et inhumaines ritournelles commerciales.

Il est où l’bonheur il est où ?

     C’est ainsi que l’on plonge dans la plus pure dystopie avec un type qui, à l’instar des ses cons citoyens, n’a pour nom que celui de son sponsor de vie : Toshiba. Où comment perdre son identité dans un monde qui en apparence prône la liberté à tous les étages, tant que vos choix de vie fassent de vous un bon consommateur. C’est là l’écrasante, l’effroyable machinerie de Jean Baret qui s’inscrit sans rougir dans la continuité des grandes dystopies du vingtième siècle. Pas de Big Brother à proprement parler, car dans Bonheur ™, vous êtes votre propre Big Brother, ou tout du moins, votre compte en banque l’est. Mais où est la différence ?

Il est où le bonheur - Maé

Parce que !

Je dépense, donc je suis.

Vous adorez vous droguer ? Vous souhaitez vous marier avec votre aspirateur, votre chien ou un robot programmé pour vous faire des pipes à la demande ? Vous êtes pédophile ? Néo-nazi peut-être ? Vous aimez trafiquer votre corps avec des implants ? Vous faire greffer une paire de couilles sur le front ? Vous kiffez parier sur le nombre de morts provoqués par le prochain conflit armé entre des factions d’Amérique du Sud, lors de la prochaine attaque terroriste ou de l’action répressive des forces de polices à l’encontre des militants pour le droit de battre sa femme ? Vous souhaitez devenir musulman pendant un mois, passer au bouddhisme et au jaïnisme la semaine d’après ?  Tout est possible car tout est “votre droit le plus absolu” et que tout peut et doit être monnayé. Quand la morale est assujettie à la consommation, ça donne… moui, une certaine forme de bonheur…

Jean Baret Picsou

Je crains pourtant que ce pauvre billet de blog ne véhicule une image faussée du livre de Jean Baret. Oui, le livre est drôle, vulgaire, souvent abject mais malgré l’impression d’absurdité des lignes précédentes, il est abominablement crédible et cohérent. Et c’est qui fait de lui un texte incontournable. Enfin, dernier élément, et non des moindres, Bonheur ™ est en fait le premier volume d’une trilogie baptisée « Trademark », une trilogie pas comme les autres cependant puisque volume est destiné à se lire de manière indépendante. Mais si les deux autres tomes sont du même tonneau, je signe tout de suite, quitte à me soumettre encore davantage à la loi de la consommation.

 

Des avis plus construits ?

Chez Lorhkan

Chut, maman lit !

Un petit tour dans le Maki ?

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