[Avis] Les Furtifs – Alain Damasio

Comme beaucoup d’autres gens de bon goût, j’admets que je ne peux évoquer Alain Damasio sans une petite lueur de fanatisme au fond des yeux. Impossible non plus d’échapper à quelques délicieux frissons qui s’en viennent réveiller les parties les plus intimes de mon incroyable anatomie. Une réaction somme toute logique pour un individu qui, pendant longtemps, n’a jugé la production littéraire française qu’à l’aune de “La Horde du Contrevent”.

Alain Damoiseau ?

Damasio est un nom qui, pour beaucoup, est auréolé de gloire. Tout ça à cause d’un seul et unique bouquin, le reste de sa production littéraire par ailleurs fort limitée, n’étant jamais parvenu à susciter le même niveau de vénération bornée. Cela étant, le bonhomme ne fait bien évidemment pas l’unanimité, car si tout le monde tend à lui reconnaître originalité et audace, on dit parfois de certains de ses textes qu’ils sont horriblement ampoulés, imbuvables, perclus de néologismes lourdingues et attifés de trucs inutiles qui ne servent qu’à péter plus haut que son popotin (la pagination inversée de la Horde et les symboles pour signaler le narrateur du moment par exemple). Mais quel que soit les goûts et les couleurs, Damasio ne laisse pas indifférent. D’ailleurs, même les plus médisants concèdent que “La Horde du Contrevent” est un bouquin qui n’a aucun équivalent dans le paysage littéraire français.

Alain Damasio

Et quand on parle d’Alain Damasio, on sait qu’il va être question de bouquin bien perché, d’univers haut en couleur, de prose compliquée, de tournures impossibles mais étrangement poétiques et de champs lexicaux bizarrement dilatés, voire maltraités. Autant de raisons qui pour ma part, me font grimper aux rideaux et pousser de petits cris d’extase. Du coup, quand j’ai appris la sortie d’un nouveau roman du bonhomme, des années après “La Horde du Contrevent” et l’expérimental recueil de nouvelles “Aucun souvenir assez solide”, j’ai sauté partout en beuglant et en aspergeant mon mobilier et mes proches de gouttelettes d’urine, tel un golden retriever de six mois.

Résumé de l’éditeur

Ils sont là parmi nous, jamais où tu regardes, à circuler dans les angles morts de la vision humaine. On les appelle les furtifs. Des fantômes ? Plutôt l’exact inverse : des êtres de chair et de sons, à la vitalité hors norme, qui métabolisent dans leur trajet aussi bien pierre, déchet, animal ou plante pour alimenter leurs métamorphoses incessantes.

Lorca Varèse, sociologue pour communes autogérées, et sa femme Sahar, proferrante dans la rue pour les enfants que l’éducation nationale, en faillite, a abandonnés, ont vu leur couple brisé par la disparition de leur fille unique de quatre ans, Tishka – volatilisée un matin, inexplicablement. Sahar ne parvient pas à faire son deuil alors que Lorca, convaincu que sa fille est partie avec les furtifs, intègre une unité clandestine de l’armée chargée de chasser ces animaux extraordinaires. Là, il va découvrir que ceux-ci naissent d’une mélodie fondamentale, le frisson, et ne peuvent être vus sans être aussitôt pétrifiés. Peu à peu il apprendra à apprivoiser leur puissance de vie et, ainsi, à la faire sienne.

Les Furtifs vous plonge dans un futur proche et fluide où le technococon a affiné ses prises sur nos existences. Une bague interface nos rapports au monde en offrant à chaque individu son alter ego numérique, sous forme d’IA personnalisée, où viennent se concentrer nos besoins vampirisés d’écoute et d’échanges. Partout où cela s’avérait rentable, les villes ont été rachetées par des multinationales pour être gérées en zones standard, premium et privilège selon le forfait citoyen dont vous vous acquittez. La bague au doigt, vous êtes tout à fait libres et parfaitement tracés, soumis au régime d’auto-aliénation consentant propre au raffinement du capitalisme cognitif.

Entrer Dans La Couleur – Alain Damasio & Yan Péchin

Prolonger le roman par un album, en redéployer l’univers littéraire par la voix, le porter en musique, relevait donc d’une évidence contenue dans le thème même du livre…

En coproduction avec le label Jarring Effects : https://alaindamasio-yanpechin.bandcamp.com/album/entrer-dans-la-couleur

Les fufu, les fufu, les furtifs !

Les-Furtifs-Alain-DamasioHop, après l’ouragan “fantasyesque” (on ne sera pas tous d’accord sur le terme et encore moins sur cette maladroite et inutile tentative de catégorisation) qu’avait représenté “La Horde du Contrevent”, voilà que Damasio revient à ses premières amours, autrement dit la SF pure et dure. Ben ouais, jeunes béotiens, le premier bouquin de Damasio, “La zone du dehors”, nous invitait en effet à suivre les pérégrinations politico-révolutionnaires d’habitants d’un satellite imaginaire de Saturne. Il y était question de société de contrôle dissimulée sous des atours démocratiques et de gens qui y évoluaient à la marge, pour tenter de changer les choses. Un roman intéressant mais un peu chiant dont je ne me rappelle finalement qu’une trentaine de pages où un politicien explique les tenants et aboutissants du système politique de la fameuse colonie. Le passage était juste sublime, cynique à souhait car partant d’une forme de pragmatisme brut et donc délicieusement glaçant.

Et si “Les Furtifs” ne nous embarque pas sur une autre planète, il partage toutefois bien plus d’éléments avec “La Zone du Dehors” qu’avec “La Horde”. Au premier chef, on retrouve un société de contrôle où la majorité des citoyens troque volontairement sa liberté contre une technologie confortable et sécurisante, d’où le terme chatoyant de “technococon”. Le monde dépeint par Damasio est assez crédible car on sent bien le tiraillement qu’on éprouverait nous mêmes (et qu’on éprouve d’ailleurs de plus en plus) en de telles circonstances. Une IA (Intelligence Amie) qui anticipe nos désirs et facilite la vie en fonction de nos aspirations, contre un peu de traçage numérique, boh pourquoi pas ? Or évidemment, Damasio oblige, l’aspect pernicieux de cette technologie, cette emprise sur la vie apparaît comme vivement critiquable chez l’essentiel des personnages qui refusent la monétisation à outrance. Et c’est dans ce contexte où tout acte est tracé, catalogué, techno-géré que l’on nous parle des Furtifs, ces animaux étranges qui vivent avec nous, mais juste à la lisière de notre perception. On sent évidemment très vite qu’ils vont devenir l’enjeux et le symbole d’un combat pour la vie.

Un tract militant à la gloire des ZADistes ?

Et voilà ce qui, selon moi, pèche dans “Les Furtifs”. Emballé par le premier tiers du livre car articulé autour de trois points de tension : le mystère de la disparition de Tishka, la rencontre et l’étude de ces créatures extraordinaires (chapeau pour l’imagination) et le rapprochement de Lorca et Sahar, moi et mon enthousiasme se sont peu à peu dégonflés jusqu’à, honte sur moi, souffler de soulagement en refermant le bouquin pour la dernière fois. Après les 300 premières pages, de roman fascinant qui nous fait plonger dans l’ailleurs et la poésie, “Les Furtifs” se transforme peu à peu en un brûlot antizadiste conformiste et anticapitaliste un peu lourdingue. Ouais, je sais, je suis un peu con et naïf peut-être, mais je n’avais pas signé pour un pamphlet, ni pour une mouture de 600 pages d’”Indignez-vous !” de Stéphane Hessel. “La zone du dehors” est un peu du même tonneau, sauf que ce livre n’avait pas eu l’outrecuidance de me faire miroiter le chef d’oeuvre dans son premier tiers car avec “Les Furtifs”, la douche paraît d’autant plus froide. La première partie de l’histoire est grandiose, portée bien entendu par un style unique, une prose qui virevolte et des phrases qui sonnent tellement bien qu’elles semblent relever de l’évidence. Et puis, et puis, lorsqu’on obtient plus ou moins la confirmation de ce qui est arrivé à la petite Tishka, le livre ne me semble plus faire preuve du même génie, de la même candeur, de la même énergie. D’histoire, de roman, il semble finalement muter en un recueil d’idées gaucho-philosophiques, et ce malgré quelques scènes sublimes.

Attention, j’entends et apprécie la thèse de citoyens hors cadre qui luttent contre un système étouffant et foncièrement injuste. J’aime à voir des gens qui rêvent et se battent pour se réinventer, se réapproprier leur vie, lutter contre les privilèges et les inégalités, affronter la machine humaine, la peur, la bêtise et le spécisme pour fêter le vivant sous toutes ses formes. Mais bon, le bouquin vire alors dans une sorte de manichéisme enfantin tandis que la subtilité du style s’efface sous des considérations politiques qui auraient franchement gagnées à être sinon effacées, au moins délivrées avec moins d’emphase. “Les Furtifs” aboutit plus qu’à la représentation d’une révolution citoyenne contre le grand capital, où chaque zadiste devient un sorte de Caracole (le troubadour farfelu de la Horde) capable de faire de la poésie et de retourner la langue française à chaque slogan. Un bouquin où l’on casse du méchant flic sans visage et bardé de métal, forcément bête et méchant, à la solde des grandes entreprises. Pourquoi pas ? Hélas, pour moi, cela n’a abouti qu’à me rendre étrangère cette lutte qui partait pourtant si bien. Snif.

2 réponses sur « [Avis] Les Furtifs – Alain Damasio »

  1. lorhkan

    Bon, je le lirai sûrement un jour mais j’ai quand même très peur du côté politique trop mis en avant. Donc j’attends d’avoir vraiment envie de m’y mettre avant de devoir avaler les 700 pages du roman.
    Pas pour tout de suite donc, et pas une priorité.
    Merci pour la mise en garde l’ami. 😉

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    1. badtachyon

      Après, j’ai lu tout et son contraire sur ce bouquin. C’est souvent le cas avec Damasio, mais là, ça m’a semblé encore plus net que d’habitude. Puis je te dis, ce qui domine, c’est surtout l’impression d’avoir eu droit à 300 pages de bonheur et me faire tambouriner sur les testicules pendant les 400 pages restantes. Frustration et douleur. Bref, je comprends bien que le livre ne figure pas dans tes priorités.

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