[Avis] Les meurtres de Molly Southbourne – Tade Thompson

C’est difficile à croire, surtout quand on sait que j’ai jadis palpé des millions de dollars, réceptionné des bus entiers de filles de joie et sniffé des kilomètres de rails de coke entre leurs seins démesurés pour promouvoir la série des “Call of Duty” sur jeuxvideo.com, mais c’est pourtant la triste vérité : je ne touche pas un kopeck quand je dis que j’adore la collection “Une Heure Lumière” du Bélial. Après tout, ce n’est pas ma faute s’ils publient des merveilles comme “Le Fini des mers” de Gardner Dozois ou des textes qui vous hantent un bon bout de temps après la dernière page tournée, à l’instar de “Helstrid” de Christian Léourier. Et bien sûr, comme on ne change pas une formule qui gagne, Le Bélial met encore dans le mille avec “Les meurtres de Molly Southbourne” de Tade Thompson. Attention, must-read.

Résumé éditeur

Molly est frappée par la pire des malédictions. Aussi les règles sont-elles simples, et ses parents les lui assènent depuis son plus jeune âge.

Si tu vois une fille qui te ressemble, cours et bas-toi.

Ne saigne pas.

Si tu saignes, une compresse, le feu, du détergent.

Si tu trouves un trou, va chercher tes parents.

Molly se les récite souvent. Quand elle s’ennuie, elle se surprend à les répéter sans l’avoir voulu… Et si elle ignore d’où lui vient cette terrible affliction, elle n’en connaît en revanche que trop le prix. Celui du sang.

« Un déferlement de chair et de tension audacieux, à la fois horrifiant et familier. » The New York Times

Les Meurtres de Molly Southbourne”, finaliste des prix BSFA 2017 et Shirley Jackson 2017, est lauréat du prix Nommo 2018.

Né à Londres mais ayant grandi au Nigeria, Tade Thompson vit désormais dans le sud de l’Angleterre, où il exerce la profession de psychiatre. Âgé d’une quarantaine d’années, il est l’auteur de plusieurs dizaines de nouvelles et d’une poignée de romans, dont “Rosewater”, qui inaugure la trilogie « Wormwood », tout juste traduit chez J’ai lu. “Les Meurtres de Molly Southbourne” est en cours d’adaptation cinématographique.

Les Meurtres de Molly Southborne - Tad Thompson

Sang pour sang génial

N’y allons pas par quatre chemins, “Les Meurtres de Molly Southbourne” est un texte qu’il est difficile de lâcher. Lorsque vous l’aurez entre vos petites mimines délicates, le mieux sera sans doute d’éteindre votre téléphone, de bâillonner le chien et de mettre votre progéniture dans le garage (ou inversement, selon que vous êtes un gros psychopathe ou juste un débutant). Parce que jusqu’à la conclusion du livre, vous vous sentirez tour à tour glacé, intrigué, écœuré et passionné, mais vous ne pourrez pas vous arrêter en cours de route. Et un bouquin qui suscite autant d’émotions en si peu de pages a forcément quelque chose de spécial.

1, 2, 3 – 0 !!!!!

Le succès des “Meurtres de Molly Southbourne” vient selon moi de trois éléments principaux. Premièrement, Tade Thompson aborde de manière très originale le classique récit d’apprentissage. Un peu déstructurée de prime abord, l’histoire de Molly est en fait habilement enchâssée dans la narration. Je m’exprime mal, mais en gros, les premières Tade Williamspages voient les affres d’une femme apparemment victime d’un enlèvement. Séquestrée et enchaînée dans une cave, elle finit par voir sa ravisseuse – la fameuse Molly – se poser devant elle pour lui conter son histoire. Et le récit de basculer dans des souvenirs forts étranges d’une jeune fille dont les parents, pourtant aimants, mettent beaucoup d’énergie à l’isoler du monde extérieur. Normal vous me direz quand on est victime d’un mal impossible. En effet, dès que Molly perd un goutte de sang, un double de la fillette surgit systématiquement de nulle part pour au final ne chercher qu’une chose : trucider l’originale. Bonjour la vie normale. Du coup, en termes de bizarrerie glauque mais fascinante, “Les Meurtres de Molly Southbourne” tape fort. Pas de surprises cependant, le texte semble assez limpide dans son déroulement et la révélation finale n’en est pas vraiment une. Mais c’est cet aspect linéaire qui confère au texte une inéluctabilité délicieusement glaçante. Un point faible qui, grâce au talent de l’auteur, se mue sans conteste en point fort.

Deuxième élément, la réussite de la novella tient à la manière dont l’auteur dépeint, par petites touches subtiles et touchantes l’évolution psychologique de Molly. Une évolution qui se trouve toutefois assujettie à des scènes ultra-violentes et crues lors desquelles la vraie Molly écharpe ses clones, sortes de rites de passage impies vers l’âge adulte. C’est intelligent, bien mené et traversé de thématiques tantôt transparentes, tantôt plus obscures : la maternité, l’omniprésence et la symbolique du sang, le droit à la vie, l’identité, les bigorneaux… Difficile d’y voir vraiment clair dans un texte à la fois facile à lire et traversé par une multitude de thèmes et de mythes. Clarté et densité, un tour de force qui fait des “Meurtres de Molly Southbourne” l’un des textes courts les plus riches à avoir atterri dans ma bibliothèque.

Enfin, le dernier élément à faire des “Meurtres de Molly Southbourne” une lecture obligatoire tient au style, à l’écriture même de Tade Thompson. Superbement traduit par Jean-Daniel Brèque, le récit est d’une incroyable fluidité. Net, précis, épuré, à la limite du clinique sans toutefois verser dans le froid sans âme, le texte vous entraîne en avant sans que vous n’y preniez garde. Il immerge et transporte. Oui, je dénonce mais le fait est que Tade Thompson est un véritable virtuose de la prose. Jamais je n’avais pris aussi violemment dans la tronche ce que les bons auteurs hurlent pourtant à la tronche des jeunes écrivains : allez au plus simple, flinguez les phrases longuettes que vous aimez le plus, ne racontez pas mais montrez, élaguez, tuez vos bébés ! Un véritable modèle d’écriture romanesque à enseigner à tous les apprentis scribouillards.

Vous en voulez engore ?

Attention, ce n’est pas tout, ne partez pas mesdames et messieurs ! Il vous faut en effet savoir que les aventures de Molly ne s’arrêtent pas là car une suite est d’ores et déjà prévue : “The Survival of Molly Southbourne” (à venir le mois prochain en anglais). Plus fou encore, l’auteur annonce même avoir d’autres textes “Mollyesques” sous le coude. Ce à quoi on ne peut répondre qu’en levant nous-mêmes le coude et en jubilant par avance !

Enfin, cerise sur la pièce montée, sachez que le bouquin du Bélial se termine par une interview fort éclairante de l’auteur. Une initiative qui mériterait d’être reconduite dans les prochains volumes.

4 réponses sur « [Avis] Les meurtres de Molly Southbourne – Tade Thompson »

  1. Ping: Les Meurtres de Molly Southbourne – Tade Thompson – L'épaule d'Orion – blog de SF

    1. badtachyon

      Oh merde. La honte. C’est corrigé. Cela dit, je tiens à préciser que j’ai un passif sur ce sujet. Lors d’un reportage vidéo sur jeuxvideo.com qui concernait une adaptation de James Bond, j’avais parlé de Craig David pendant cinq minutes au lieu de Daniel Craig. On ne se refait pas…

      J'aime

  2. Ping: Les Meurtres de Molly Southbourne – Tade Thompson – Les Notes d'Anouchka

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