[Avis] Alien : Isolation

Je suis une incorrigible flipette. Dès qu’une porte claque, je file me planquer dans un coin en reversant tout sur mon passage et en poussant des cris d’orfraie. Et si je n’ai pas de chance et que je me sens particulièrement vulnérable, il arrive même que je perde le contrôle du père de tous les sphincters… Bref, rien ne me destinait à ce que je prenne un pied d’enfer sur Alien : Isolation, un survival horrifique dans l’univers du célèbre défonceur de cages thoraciques. Et pourtant.

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Peurs primaires

À la base du projet, on trouve l’amour immodéré des développeurs de The Creative Assembly (surtout connus pour leur série de jeux de stratégie Total War) pour le premier film de la saga Alien. On ne parle donc pas du “Aliens” de James Cameron et de son sympathique stand de tir pour Marines, mais bien du “Huitième passager” de 1979, réalisé par un certain Ridley Scott. L’intention de The Creative Assembly, c’était donc de renouer avec l’atmosphère claustrophobique du premier film et de confronter le joueur à un ennemi implacable et déterminé qu’il est tout simplement impossible de vaincre. Dans Isolation, vous avez le rôle d’une proie, condamnée à rester planqué sous un bureau pendant des plombes, à deux pas d’un cadavre éventré, l’oreille emplie des grincements d’une station spatiale, l’oeil rivé sur un détecteur de mouvements dont les bips sonores peuvent aussi bien attirer ce que justement, vous cherchez à éviter par dessus tout. Alien : Isolation, c’est redevenir un gosse qui a peur du noir, peur du monstre qui rôde dans l’obscurité…

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Oh merde oh merde oh merde…

Il passe par les conduits d’aération !

Et ce que j’ai adoré, ce qui a fait que j’ai insisté malgré mon envie de me chier dessus, c’est le soin maladif avec lequel The Creative Assembly s’est évertué à reproduire l’univers du film de Ridley Scott, cette SF aujourd’hui un peu datée, avec les néons qui claquent et grésillent sur votre passage dans un couloir, ses ordinateurs lourdauds en forme de minitel, ses loupiotes omniprésentes et mystérieuses, sa bande-son extraordinaire, son parti pris. Et surtout, surtout son alien qui ne vous lâche pas d’une semelle et qui malgré d’inévitables errements et d’occasionnelles bévues, incarne bel et bien la mort qui marche, le traqueur infatigable, le monstre tout droit surgi de l’enfance. J’ai adoré voir cet être virtuel devenir fou de rage face à mon lance-flammes, s’immobiliser quelques secondes pour tromper mon détecteur de mouvements, renifler le placard dans lequel je m’étais réfugié… Si j’ai tant aimé Isolation, c’est qu’il constitue un cri d’amour au cinéma, à la SF et qu’il n’oublie pourtant pas d’être un jeu vidéo. Au contraire.

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OH MERDEMERDEMERDEMERDE

J’ai xénomorphlé

Alors évidemment, tout n’est pas rose au royaume du sang acide. Au-delà de son extraordinaire réalisation, le jeu tourne hélas rapidement en rond, peine à se renouveler, si bien que peu à peu, la peur se dilue et la traque devient routine. Il y a bien quelques moments de flippe, mais au final, après une dizaine d’heures de jeu (j’en ai mis trente pour boucler l’aventure en difficile), l’alien cesse de surprendre. On se prend alors à tester la bestiole, à parier sur ses réactions, et si on est souvent déçu, on se tape également de purs moments de folie, des courses improbables et grisantes et des morts atroces. Tenez, le seul moment où j’ai vraiment pu renouer avec l’extase moite de mes premières heures de jeu, c’est au travers d’un contenu téléchargeable au sein duquel il s’agit d’évoluer à l’aveugle dans des conduits d’aération, en se fiant uniquement aux indications radios d’un autre personnage. “À droite, tourne à droite ! Mon dieu, il est tout près de toi ! OH MON DIEU !”. Félicité et culotte mouillée. Aussi, malgré une perte d’intensité, je puis dire sans rougir que j’ai adoré Isolation. Parce qu’il est différent, parce qu’il ose, parce qu’il traite avec respect, intelligence et maladresse sa source d’inspiration. Et pour toutes ces raisons, je tire mon chapeau à The Creative Assembly.

Conclusion

Des défauts, Alien : Isolation en a des tas. Oui, la peur s’émousse après une dizaine d’heures de jeu. Oui, l’action s’y fait peu à peu redondante. Mais quel hommage, quel cri d’amour à la SF et au ciné ! Et pour tous ces moments grandioses, ces quelques fois où je n’ai pas su voir la bave qui dégoulinait du plafond, ce lance-flammes qui m’a condamné à mort, ces heures passées à guetter le râle de l’alien, je dis merci à The Creative Assembly. Un vrai coup de coeur.

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[Avis] Le Sang des Fleurs, de Johana Sinisalo

Repéré jadis dans le cahier critique du numéro 74 de Bifrost, Le Sang des Fleurs n’a guère tardé à atterrir sur ma belle liseuse de nanti. Faut dire que le chronique de Thomas Day évoquait un roman de SF s’éloignant des canons du genre et titillant gaiement des thèmes qui me sont chers (non, pas nécessairement le curling). J’ai donc foncé pour finir par torcher ce court roman en à peine deux jours, ce qui ne m’était pas arrivé depuis longtemps.

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Résumé

Par flemmardise, j’étais parti pour vous livrer le quatrième de couverture tel qu’il apparaît sur le bouquin d’Actes Sud, mais à mon humble avis, celui-ci va trop loin et donne trop d’informations, au point de flinguer une partie de l’intrigue (tout comme celui de l’excellent « Problème à trois corps » de Liu Cixin). En voici donc une version tronquée et remaniée par mes soins :

Nous sommes en 2025. Le syndrome d’effondrement des colonies d’abeilles, énigme écologique apparue en 2006, s’est considérablement aggravé, au point que la plupart des pays — et les États-Unis en première ligne — doivent faire face à une grave crise agricole. Orvo, directeur d’une entreprise de pompes funèbres et apiculteur amateur, ébranlé par une tragédie familiale récente, voit ses ruches atteintes : deux d’entre elles ont été désertées. La Finlande — jusque-là épargnée — est-elle à son tour gagnée par la catastrophe ? Très préoccupé par ce phénomène, ravagé par la souffrance, Orvo oscille entre le passé, insoutenable, et un avenir encombré de nuages noirs. Navigant continuellement entre les pages du blog de son fils disparu, éco-terroriste et produit de sa propre éducation, Orvo va également faire une découverte inimaginable. Et si les abeilles étaient la clef de tout ?

Écologique, engagé, savamment agencé, aux lisières du fantastique et de la science-fiction, le nouveau roman de Johanna Sinisalo a cette force poétique qui avait fait le succès de Jamais avant le coucher du soleil.

L’auteur(e)

Née en 1958, à Sodankylä, en Laponie finlandaise, Johanna Sinisalo s’est imposée sur la scène littéraire avec Jamais avant le coucher du soleil (Actes Sud, 2003), pour lequel elle s’est vu décerner le prestigieux Finlandia Prize. En 2011, Actes Sud a également publié son roman Oiseau de malheur. Johanna Sinisalo a par ailleurs écrit deux autres romans, des nouvelles, des livres pour la jeunesse, des pièces radiophoniques ou télévisuelles, ainsi que des bandes dessinées.

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Écologique ta mère

Ce qui est appréciable dans ce bouquin, c’est que le sentimentalisme écologique un peu gnangnan auquel on peut légitimement s’attendre en est tout simplement absent. Sinisalo parvient à lier une histoire fictive, romancée, planante et intime à des inquiétudes bien réelles (et scientifiquement étayées, comme en témoigne la bibliographie présente en fin d’ouvrage), à des questionnements plus profonds sur l’avenir de l’humanité, les liens qu’elle entretient avec la terre et qu’elle s’évertue à renier avec cynisme et arrogance.

Et si la fin programmée des abeilles, souvent marginalisée par nos chers médias, contraignait une humanité aveugle à polliniser à la main ses cultures du jour au lendemain ? Un travail qu’on pourrait croire à la portée de notre fière technologie, dans les pays industriels, mais dont l’ampleur est en fait si colossale qu’il serait tout simplement impossible de le mener à bien. Et si ces insectes, si parfaits, si adaptés et pourtant si fragiles et menacés, dont on néglige constamment le rôle pourtant essentiel, nous entraînaient dans leur chute ? Autant d’idées qui ne sont hélas pas si fantaisistes que ça et que Sinisalo articule brillamment, notamment par le biais de pages entières du blog d’Eero, le fils du narrateur, reproduites telles quelles dans le roman, avec leurs faux liens et leurs commentaires rageurs auxquels tous les partisans de la cause animale se trouvent confrontés un jour ou l’autre.

Un bouquin imparfait mais passionnant

C’est peut-être cette séparation, cette alternance entre les chapitres consacrées à l’histoire et les visites sur le net qui constitue l’un des principaux défauts du roman.

Pour celui qui se moque comme d’une guigne de notions verdâtres sur le fait que l’homme est un animal et qu’il devrait faire partie d’un tout plutôt que de se hisser artificiellement au dessus au point de tout bousiller dans sa course aux billets verts et au confort immédiat, il y a de fortes chances pour que Le Sang des Fleurs n’aboutisse finalement qu’à un rejet viscéral.

Et pour celui qui s’intéresse à l’écologie (la vraie j’entends) et sa parente, la cause animale, tout ce qu’Eero balance (avec beaucoup d’élégance cela dit) est déjà connu, prouvé, rabâché quoique toujours contesté par les lobbys de l’agro-alimentaire et les Vincent Pousson. On a certes plaisir à voir le tout apparaître bien à plat devant nous, limpide et incontestable à moins de faire preuve de beaucoup de mauvaise foi, il n’en reste pas moins une petite impression de déjà-vu.

Rien de vraiment rédhibitoire cependant, puis le livre parvient quand même à véhiculer ses idées au sein d’une histoire qui vaut le coup, pour elle-même. Parce qu’Orvo est un personnage attachant, parce qu’Eero nous apprend beaucoup sur la force des convictions, parce qu’on ne sait pas jamais si on est dans du fantastique ou de l’anticipation, dans la paix ou dans l’horreur, parce que la prose est sobre, reposante. Pour toutes ces raisons, Le Sang des Fleurs mérite vraiment qu’on en aspire goulûment tout le nectar.

 

[Avis] Bifrost n°89 – Spécial Nancy Kress

Pour ceux qui l’ignorent – et ils sont nombreux, les cons – Bifrost, “la revue des mondes imaginaires” s’efforce depuis des éons (1996, si je ne m’abuse) de présenter aux gens de bon goût tout ce qui fait l’actualité livresque de la SF et de la Fantasy. Bon, c’est plutôt orienté SF tout de même, car reconnaissons-le, les voyages dans l’espace, les gros trous noirs bien chelous, les sauts quantiques et les explosions, c’est quand même ‘achement mieux que de vieilles épées en fonte et des sortilèges à la con. Non, je ne fais pas preuve de la moindre mauvaise foi. Quoi qu’il en soit, il fait bon vivre dans les pages de Bifrost.

Le menu Bifrostien

Dans chaque numéro, on profite invariablement d’un cahier critique concernant les dernières sorties dans l’hexagone, de quelques interviews de gens bien sous tout rapport (libraires, traducteurs, illustrateurs, chiropracteurs, etc.), d’un copieux dossier concernant un auteur important (vieux croûton, machabée ou jeune pousse) et de quelques pages destinées à défoncer d’autres revues du même genre que Bifrost mais en moins bien. On profite aussi d’un article s’amusant de la plausibilité scientifique de certains éléments courants en SF et surtout, surtout, de plusieurs nouvelles francophones ou étrangères. Tout ça mes bon amis, pour la modique somme de 11 eurals de rien du tout. C’est donné.

1er+4e de couve Bifrost 89

Spécial Nancy Kress

Et donc, ce trimestre, le Bifrost nouveau était consacré à Nancy Kress, auteur(e) américaine de renom qui n’a finalement pas été beaucoup traduite dans nos vertes contrées. La faute, sans doute, au fait que la bougresse est beaucoup plus à l’aise dans le format court (nouvelles et novellas) que dans celui du roman. Or en France, les nouvelles et courts romans, ben ce n’est pas assez noble voyez-vous. Mouais.

Le dossier est intéressant, mais étonnamment bien moins fourni que pour d’autres auteurs déjà évoqués dans Bifrost. Reste que ce qui ressort de tout ça, c’est que Kress mériterait davantage d’égards éditoriaux de par chez nous. Un tort que Le Bélial qui, comme par hasard, édite la revue qui nous occupe, s’efforce de redresser (avec les publications du court roman “Nexus du docteur Erdmann” et du recueil de nouvelles “Danses aériennes”). Tant mieux. A noter qu’en dehors de quelques romans moyennement recommandables de la dame, on peut surtout trouver dans toutes les bonnes librairies la novella “L’une rêve, l’autre pas”. Et ça par contre, c’est du tout bon.

Les nouvelles, les nouvelles !

Un menu 100% féminin pour cette livraison de Bifrost, avec pas moins de cinq nouvelles qui valent toutes le détour. On retrouve bien sûr un texte de cette chère Nancy Kress intitulé “Martin le mercredi, très réussi. Très réussi et manifestement très caractéristique de ce que Nancy Kress écrit d’habitude : de la SF certes, de la bio-ingénierie surtout, mais qui s’intéresse surtout aux gens.

Un jeu d’enfants de Ketty Steward est un texte extrêmement court, mais bien dérangeant et là encore, éminemment recommandable.

L’éclosion des Shoggoths” d’Elizabeth Bear représente pour sa part une belle et originale plongée dans l’univers de Lovecraft, ce joyeux drille qui aimait son prochain. C’est très joliment écrit et assez malin, car l’amateur éclairé ne s’attendra pas forcément à ça.

DansEn finir d’Isabelle Dauphin, vous allez juste rendre tripes et boyaux. Un texte glaçant mais excellent à l’ambiance malsaine superbement amenée. Un nouvelle qui met déjà une option pour le prochain “Prix des lecteurs de Bifrost 2018” dans la catégorie des textes francophones.

L’obélisque martiende Linda Nagata boucle le bal de belle manière avec une histoire d’humanité moribonde qui cherche à laisser un trace de son passage dans l’univers avant de disparaître. C’est efficace mais c’est aussi la nouvelle la moins originale de la fournée.

Scientifiction

A chaque fois que je reçois Bifrost, mon réflexe consiste toujours à aller voir le sujet de l’article qui, comme je l’indiquais plus haut, s’intéresse à la plausibilité scientifique de certaines thématiques science-fictionnelles. Et cette fois, c’est l’évolution qui est passée au crible, histoire de remettre les pendules à l’heure. Indispensable lecture qui nous rappelle que non l’évolution n’est pas un phénomène linéaire et graduel, et que non, elle ne mène pas à l’Homme. Ca fait du bien de l’entendre.

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Super bonus track side-B

Enfin, même si vous n’en avez légitimement rien à secouer, voici la liste des bouquins critiqués ou évoqués dans la revue qui un jour, s’en iront rejoindre ma grosse Pile à Lire. J’avoue que si je mets ça là, c’est surtout pour m’en souvenir. Je suis vieux désormais, que voulez-vous.

  • La cinquième saison – N.K Jesimin
  • La bibliothèque de Mount Char – Scott Hawkins
  • Certains ont disparu, d’autres sont tombés – Joel Lane (www.dreampress.com)
  • La Belle Sauvage – Phillip Pullman
  • Le seigneur des ténèbres – Robert Silverberg

Inauguration

Bien le bonjour à toi, aimable internaute qui, sur un clic malencontreux, se retrouve perdu sur ce blog de seconde zone. Sache qu’un peu comme toi, j’ai lancé ces quelques pages difformes par pur hasard, pour la simple et modeste perspective de te faire rêver.

Vois-tu, sur ces quelques pages qui font mal aux yeux, je n’aspire en toute humilité qu’à rendre ton quotidien et ta petite vie informe enfin dignes d’être vécus.

Il est vrai que jadis, en d’autres temps, en d’autres lieux, j’avais champignon sur rue, j’étais célèbre, je nageais dans la coke, les putes et le salami, mais même si mes atours sont moins séduisants aujourd’hui, je me crois toujours capable d’illuminer le bas peuple de par la simple grâce de mon esprit resplendissant.

Certes, tu es arrivé là par erreur, mais diantre, c’est sans doute la meilleure chose qui te sois arrivée depuis ta première vraie coucherie. Oh oui, en un sens, je t’envie de me découvrir.

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[Avis] Les Faucheurs sont les Anges, Alden Bell

 

Voilà après des siècles de silence, je reviens doucement aux affaires. Par la force des choses, en raison de ma fainéantise, de mon désintérêt subit pour les choses du net, j’ai donc laissé mon vieux blog macérer tout seul dans sa médiocrité avant d’en relancer un autre, en moins bien. Mais bon, il est un temps pour tout et depuis quelques jours, inexplicablement, le clavier me titille. L’envie de dire et de faire de la merde me reprend, impérieuse et quasi sexuelle.

Je vais donc commencer tout doucement avec un ch’tit billet sur un bouquin lu il y a un bon bout de temps. Car oui, j’ai une dizaine de critiques en retard et celle-là ne devrait pas trop me prendre de temps. Faut pas déconner non plus. Au menu du jour donc, un livre chaudement recommandé par la revue Bifrost, un bouquin promettant un personnage principal inoubliable et dont le titre m’a plu tout de suite. Il y est question de zombies et de survivants, ce qui n’a rien de très original, mais que voulez-vous, en tant que gérant d’un blog pourri, j’éprouve fort logiquement une certaine affection pour les cadavres en décomposition.

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Quatrième de couverture

Temple n’a aucun souvenir du monde avant la chute. Son univers : une Amérique désolée, envahie par des hordes de zombies, où ce qu’il reste de l’humanité se terre dans des camps retranchés. Temple a quinze ans, mais le temps de l’innocence est depuis longtemps révolu. Elle est seule face à la nature, à ses miracles et à sa sauvagerie. Et derrière elle, immuable, se profile l’ombre de l’homme qui a juré de la tuer. Si ses jours sont comptés, Temple est bien décidée à profiter de ce que la vie peut encore lui offrir, et à découvrir ce que dissimule l’horizon.

C’est l’histoiiire de la viiiiiiiie !

Naïf et influençable que je suis, j’espérais beaucoup du personnage de Temple, une gamine façonnée par un univers où la mort rôde à chaque coin de rue et où tout ce que nous connaissons n’a plus la moindre substance. Libre de toute nostalgie à l’égard du monde d’avant, brute, “inculte” mais habile au jeu de la survie, j’attendais de Temple qu’elle m’émeuve, qu’elle me fasse me poser des questions sur ma misérable existence. Je souhaitais que sa “sauvagerie” me trouble, d’une manière ou d’une autre. Au fond, pour tout te dire, unique lecteur, je crois que j’espérais une version littéraire du personnage d’Ellie, la fantastique héroïne du non moins fantastique The Last of Us. Ouais, en gros, j’aspirais à de la nuance et de la finesse dans le traitement de ce personnage.

Ainsi, Alden Bell nous donne effectivement à voir une héroïne qui considère l’équarrissage de zombies comme une désagréable nécessité et qui ne s’émeut pas outre mesure du défonçage de crâne. Et oui, Temple s’émerveille bel et bien d’un soleil couchant, d’un petit banc de poissons auxquels la lune donne d’étranges couleurs, mais jamais, il ne parvient à rendre son personnage attachant. Il y a pour moi un déséquilibre, un gouffre insondable entre sa nécessaire violence et sa capacité à profiter malgré tout de l’univers qui l’entoure.

Et c’est la raison pour laquelle j’ai suivi les pérégrinations de Temple avec détachement, en multipliant les soupirs et les pauses pipi. Jamais je ne me suis inquiété pour elle. Dans ces conditions, vous comprenez bien qu’il était impossible pour moi d’adhérer au roman, puisque Temple en constitue le coeur.

[Avis] Zombies : Un horizon de cendres, de Jean-Pierre Andrevon

Après m’être quand même bien ennuyé en suivant les tristes pérégrinations de Temple dans “Les faucheurs sont les anges” de Alden Bell, j’ai toutefois souhaité poursuive un peu mon exploration littéraire du thème des zombies. Parce que comme vous le savez, je sais faire preuve de beaucoup de pugnacité quand il est question de viande. Cette fois cependant, j’ai choisi de faire cette nouvelle tentative avec Jean-Pierre Andrevon, dont le recueil de nouvelles intitulé “Demain le Monde” m’avait franchement emballé. Aventureux que je suis, j’ai donc jeté mon dévolu sur l’édition numérique de Zombies : Un horizon de cendres, édité par Le Bélial.

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Quatrième de couverture

« Quand il n’y a plus de place en Enfer, les morts reviennent sur Terre. »

Premier jour : Au loin, il y a votre voisin. Vous lui faites un signe avant de poursuivre votre route. Jusqu’au moment où vous réalisez que le voisin en question est décédé depuis des semaines…

Troisième jour : Vous ne décollez plus de la télé, qui enchaîne les émissions spéciales : partout dans le monde les morts se réveillent. Apathiques, ils errent au royaume des vivants…

Cinquième jour : Paralysé de trouille et de dégoût, vous regardez votre femme serrer dans ses bras, au beau milieu de votre salon, une chose qui, un jour, fut sa mère…

Huitième jour : Votre femme vous a quitté après que vous avez réduit en cendres l’ignominie qu’elle appelait « maman ». Derrière vos volets cloués, alors que le chien ne cesse de geindre, ils rôdent.

Neuvième jour : La télé diffuse un reportage au cours duquel on voit une de ces choses dévorer un chat vivant… Ils sont désormais des millions et vous ne vous posez qu’une question : mon monde n’est-il pas désormais le leur ?

Jean-Pierre Andrevon est né à Bourgoin-Jallieu en 1937. Il publie son premier roman, Les Hommes-machines contre Gandahar, en 1969 chez Denoël. C’est le point de départ d’une œuvre protéiforme très engagée, un parcours dense et unique dans les domaines de la science-fiction, du fantastique ou du thriller.

Avec Zombies, un horizon de cendres, texte choc hommage au Dawn of the dead de George A. Romero ainsi qu’au célèbre roman Je suis une légende de Richard Matheson, Jean-Pierre Andrevon nous offre une fin du monde qui, au-delà de l’horreur, se révèle une tranchante analyse de l’altérité doublée d’un regard sans concession sur les maux de la modernité.

En roman en deux morceaux

Le zombie est manifestement un thème cher à Jean-Pierre Andrevon, qui s’est régulièrement amusé à évoquer cette figure à travers romans (Les revenants de l’ombre, au hasard) et nouvelles. Je l’admets, j’espérais donc un peu d’originalité dans le traitement et je n’ai pas été déçu, tout du moins dans la première moitié du bouquin.

En effet, Un horizon de cendres se divise en fait deux parties que je trouve très inégales. La première, comme le suggère le résumé reproduit ci-dessus, s’attarde sur la vie d’un gérant d’une entreprise de pompes funèbres confronté aux premières manifestations d’un retour des morts. Forcément, le bonhomme se trouve aux premières loges, mais le récit reste toutefois assez personnel, se concentrant sur la façon dans le pauvre gars tente de faire face aux évènements, sans forcément tenter de rationaliser le bordel. De ce point de vue d’ailleurs, Andrevon ne s’emmerde pas pour expliquer les origines du phénomène zombiefique. Il l’expédie même en deux coups de cuillers à pot, mais vous vous en doutez, l’essentiel n’est pas là.

Non, outre le côté “rafraîchissant” (un terme idéal dans ce contexte) de voir des zombies errer dans la campagne française plutôt qu’aux Etats-Unis (patrie du crevard), l’intérêt du bouquin tient à la nature singulière des morts. Ici, point de cadavres putréfiés qui s’arrachent à leurs cercueils avant de se jeter sur le premier passant venu pour s’en repaître avec moults bruits de succion. Non, les “zombies” sont un poil plus complexes dans ce bouquin, ils apparaissent davantage comme des spectres qui surgissent de nulle-part et de partout à la fois, des entités qui pour une fois, semblent suivre un objectif autre que celui de la quête au steak tartare.

Mort à l’arrivée

La première partie du bouquin m’a donc franchement réjoui, je me suis senti intrigué, emballé même, jusqu’à ce que finalement, Andrevon piétine les chouettes débuts de son histoire et transforme son roman en quelque chose de beaucoup plus conventionnel. Certes, on perçoit alors un belle volonté de rendre hommage aux plus grandes oeuvres du genre (notamment Romero, voire Danny Boyle), mais l’intérêt du roman se retrouve alors dilué, perdu dans des scènes vues et revues cent fois. Même le style de l’auteur, plutôt élégant de prime abord, se fait alors plus rugueux et plus vulgaire dans cette deuxième partie. Même l’humour, marque de fabrique de l’auteur, se fait moins tranchant pour devenir presque bas du front. Il s’agit sans aucun doute d’un choix délibéré répondant à une certaine logique, mais on a alors l’impression de se retrouver face au tout-venant du roman de morts-vivants. Heureusement, le machin est relativement court et peut se lire en une journée studieuse, mais une fois l’histoire bouclée, vous aurez probablement l’impression qu’Andrevon a un peut-être bâclé le travail. Dommage car pendant quelques heures, j’ai bien cru tenir là un excellent bouquin.

 

[Avis] Il faudrait pour grandir oublier la frontière, de Sébastien Juillard.

Les découvertes, les vraies, ça ne tient pas à grand-chose. On furète, on ne pense à rien de particulier, on ne cherche rien de précis et hop, un titre un peu différent des autres vous accroche l’oeil au détour d’un rayon. “Il faudrait pour grandir oublier la frontière”. Faussement simple ? Une tentative pour cacher de la prose grandiloquente qui pète plus haut que son cul ? Sobre et sincère élégance ? Alors on s’approche, circonspect, voire carrément méfiant, un peu malgré soi, on cherche en vain un résumé, on tente de se raccrocher au nom de l’auteur. Sans succès. Le bonhomme est un inconnu.

Du coup, en désespoir de cause, on feuillette gentiment le mince volume, en veillant à s’en tenir aux premières pages pour ne pas se flinguer le truc. Juste au cas où. Et puis là, on tombe sur dix lignes d’une description qui racle le cœur mais qui dans le même mouvement, vous le réchauffe comme du sable brûlant. Et sans le savoir, la frontière est déjà derrière nous.

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Cette novella, je ne l’ai pas lâchée jusqu’à la fin, pas une minute. Et quelques jours après l’avoir reposée, elle me hante toujours. Pour vous en parler, je pourrais sortir le grand arsenal de l’amateur de SF, vous parler d’anticipation géopolitique saisissante, vous sortir des histoires de nanorobots dans une version futuriste de la Bande de Gaza. Sauf qu’en fait, je crois que je m’en fous. Et surtout, ce n’est pas ça qui fait la saveur de ce texte. C’est éminemment personnel, mais ce petit bouquin, c’est avant tout une atmosphère incroyable portée par une prose carrée, pleine d’intelligence et qui se fait volontiers poétique.

La frontière dont il est question, c’est autant celle des cartes que celle qui, par voie de conséquence, se prolonge dans le coeur des hommes. Stéphane Juillard mêle en effet avec talent les destins de Keren Natanel, soldate de Tsahal et enseignante dans une école pour femmes, de Marwan Rahmani, dirigeant d’un Hamas épuisé militairement et qui a choisi l’entente avec l’Etat hébreu, et celui de Bassem, vieux djihadiste qui s’accroche toujours à ses folles visions de dieu et de sang.

Une frontière pour les diviser tous. Artificielle, mentale, politique et omniprésente. Elle imprègne chaque page, change de forme et invite le lecteur, sans qu’il s’en aperçoive, à triturer cette notion à laquelle, finalement, il ne pensait plus guère. Et c’est ainsi que le texte se fait superbement humain tout en évitant pourtant le piège ô combien dangereux de la naïveté. A lire.